L’INDISPENSABLE ANCRAGE D’UNE CULTURE DEMOCRATIQUE

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          Par  Maryse QUASHIE et Roger E. FOLIKOUE

Histoire vraie (en date du 16 février 2021)

  • C’est la CEET ?  Je suis dans le quartier Z de Lomé. Nous n’avons pas de courant depuis 9h. 
  • Patientez, madame, le courant sera bientôt rétabli. 
  • C’est ce qu’on m’a dit il y a quelques jours le 12 février dernier et on a dû patienter  neuf heures de temps, de 9h à 18h.
  • Madame, patientez, on ne peut pas vous dire quand, mais le courant sera rétabli.
  • En fait un professionnel découvrant une panne doit pouvoir dire si c’est une grosse panne nécessitant un travail de plusieurs heures ou une petite panne demandant moins de temps. Comme ça on prendrait nos dispositions en conséquence. En fait vous nous prenez pour des cons avec votre phrase et si nous ne l’étions pas… -Madame, attention, vous êtes enregistrée !
  • Et alors ? Je le sais ! Je parle pour que mes paroles remontent jusqu’à qui de droit. Et vous, vous me menacez ? Vous ai-je insultée ?

La conversation ne s’est pas poursuivie car l’opératrice de la CEET, n’a plus dit un mot.   Et 5 mn après l’échange ci-dessus à la suite de la coupure du 16 février 2021 (précédée par celle du 12 février 2021 qui a duré 9h) le courant a été rétabli et il n’y avait plus eu de coupure dans la journée.

Nous allons voulu faire un compte-rendu de cette histoire vraie pour mettre en lumière un des problèmes du Togo. On met une opératrice au téléphone pour répondre aux inquiétudes des clients, et elle croit qu’il lui faut défendre l’entreprise, alors elle empêche les clients en difficulté  de se plaindre en leur faisant peur au besoin. Il faut dire que rares sont les clients qui se plaignent et qu’en général ils se contentent des explications peu satisfaisantes qu’on leur donne. 

Mais cette histoire s’est passée et surtout se passe bien souvent dans d’autres secteurs à cause de notre attitude à nous les citoyens. En effet,  nous n’avons pas les réflexes citoyens qu’il faudrait. En tant que consommateurs, nous avons droit aux services que nous payons, mais nous n’osons pas les réclamer et nous supportons des situations difficiles avec un certain fatalisme. Nous nous disons même souvent que cela ne sert à rien de réclamer. A cause de cela ceux qui sont en face de nous ont  pris l’habitude de ne pas nous respecter en tant que consommateurs. 

De la même façon, on parle depuis plus de six semaines de vaccins dans la lutte contre la pandémie du COVID-19, mais quelles sont réellement les explications données aux citoyens ? Il est vrai que  le ministère a sorti un programme et une note d’explications à l’attention du personnel soignant, mais est-il vraiment à l’écoute des inquiétudes des citoyens ? Ces citoyens se posent des questions sur le choix du fameux vaccin ASTRA ZENECA dont l’Afrique du Sud ne veut plus pour manque d’efficacité.  Cependant la seule vraie chose dont un citoyen doit être sûr c’est qu’en dernier ressort le choix lui revient de subir ou non un traitement médical. Connait-il ce droit ?  

Bref, nous ne sommes pas véritablement pétris de culture démocratique. Nous ne  réagissons pas vraiment en citoyens que cela soit par rapport à nos droits ou par rapport à nos devoirs.  Comment en sommes-nous arrivés là ?

En fait le Togo, comme une bonne partie des pays africians, souffre avant tout de la mauvaise gouvernance, tant au plan politique qu’économique, instaurée depuis plusieurs décennies.  En effet, les populations africaines aspirent à la liberté, à l’équité sociale et à la paix, mais ne trouvent pas les moyens d’y arriver. Ceci parce qu’elles ne connaissent pas leur pouvoir face à des autorités qui choisissent cette mauvaise gouvernance, soutenues par un contexte géopolitique caractérisé par le maintien des inégalités entre riches et pauvres. 

Le cas du Togo est accentué par près d’un demi-siècle de régime autocratique, où les citoyens n’ont pas pris l’habitude de s’exprimer et même dans une certaine mesure de se forger une opinion personnelle. Cela a été rendu possible par des années de terreur politique que nous n’allons pas décrire puisqu’elle continue, mais aussi ce climat de peur s’appuie sur des habitudes familiales où les aînés ont toujours raison face aux plus jeunes, et enfin à un système scolaire avec des enseignants, des surveillants, des directeurs tout-puissants, utilisant largement les châtiments corporels et aussi à cause d’un système administratif où  ceux qui sont en responsabilité pratiquent parfois l’abus de pouvoir et  malheureusement il est difficile aux citoyens de recourir aux tribunaux administratifs indépendants pour réclamer leur droit.

Au vu des problèmes des adultes au quotidien, il est évident que le comportement citoyen ne s’acquière pas en une journée, que la culture démocratique ne s’installe que dans la durée. Il faut donc commencer tôt et donc miser sur les jeunes, leur donner toutes les chances de se développer dans une culture démocratique de manière à acquérir en quelque sorte les bons réflexes du citoyen.

Ainsi, il nous appartient de mener une réflexion sur l’éducation familiale et une certaine gérontocratie qui ne développe pas la confiance en soi source de l’engagement citoyen chez les jeunes. 

Mais surtout, il faudrait que nous nous interrogions sur les méthodes, contenus scolaires et certaines pratiques sociales. 

En effet, en tant que citoyens pouvons-nous accepter et supporter la charge financière (car c’est grâce à notre contribution que le système scolaire se maintient) d’une institution qui, au lieu de former des citoyens qui se prennent en charge eux-mêmes et leur organisation communautaire, demeure une institution qui développe au contraire la soumission et le manque d’initiative chez nos enfants et nos jeunes ?

Pouvons-nous continuer à envoyer nos enfants, nos jeunes dans des institutions éducatives  (école primaire, secondaire et université) qui ne forment pas en nos enfants, nos jeunes le citoyen d’aujourd’hui et de demain ?

Toutefois, il faut le reconnaître, nous avons totalement renoncé au contrôle que nous devrions avoir sur le système scolaire et de formation et nous n’y avons presque plus la parole. Notre système scolaire appartient plus aux autorités politiques qu’à nous les citoyens. Aussi n’est-il pas possible de penser à une quelconque réforme des contenus scolaires dans l’immédiat. Et pourtant ces réformes sont vitales parce qu’indispensables.

Mais il nous reste tout de même la possibilité d’actions citoyennes à l’attention des jeunes. Nul ne peut nous empêcher de parler aux jeunes dans nos mouvements et associations, d’analyser pour eux notre vécu de Togolais et  de leur dire ce qu’on peut attendre d’un citoyen comme niveau d’engagement pour ne pas toujours subir mais changer ce qu’il est possible de changer dès à présent. 

Cependant, n’oublions pas ceci : plus que nos paroles, c’est notre vie qui pourrait amener nos jeunes à adopter les comportements citoyens. En effet, comment pouvons-nous donner des leçons à qui que ce soit, lorsque la peur nous empêche de parler ou d’agir, lorsqu’avec quelques billets de banque ou tel ou tel cadeau en nature, on peut nous faire dire ce qui n’est pas dans notre intérêt, on peut nous faire soutenir tel point de vue qui n’est pas en faveur de la justice et de l’équité ?

Que pouvons-nous dire aux jeunes sur le devoir de courage du citoyen sûr de ses droits, lorsque nous sommes terrés dans le silence et l’inaction ?    

Lomé, le 19 février 2021

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